De l’héritage politique d’Hubert Dubedout à Grenoble

A l’occasion du colloque organisé par Sciences Po Grenoble avec l’association « Présence Hubert Dubedout », j’ai été invitée à intervenir lors de la séance conclusive sur le thème « Une modernité politique à réinventer? ».

J’ai eu ainsi l’honneur de m’adresser aux grands témoins de l’époque Dubedout, y compris les proches compagnons du Maire de Grenoble des années 1965 à 1983, tout particulièrement Madame la Ministre Catherine Tasca et Pierre Frappat, que je remercie de nouveau pour son invitation.

Vous trouverez ci dessous le texte du discours que je leur ai adressé.

 

Grenobloise, je suis de fait l’héritière d’Hubert Dubedout… tout comme chacun d’entre nous.  Nul ne saurait à Grenoble se prévaloir de son héritage qui nous marque tous, plus ou moins consciemment. C’est une tautologie que d’affirmer que nous sommes tous les héritiers de notre passé, mais il est vrai que certains héritages restent vivant plus longtemps que d’autres. C’est sans aucun doute celui du Maire de Grenoble qui fut réélu pour le deuxième de ses trois mandats l’année de ma naissance en 1977.

La question du jour est ainsi de comprendre en quoi l’héritage Dubedout et la dynamique singulière des années Dubedout peuvent nous aider à relever les défis d’aujourd’hui.

Si la question se pose, c’est bien que l’on ne peut qu’être tentés de tirer certaines analogies entre ces années 2010 et les années qui ont vu l’arrivée d’Hubert Dubedout.

La première analogie qui nous vaut sans doute à tous deux, jeunes députés, tout juste ou pas encore quarantenaires, d’être invités aujourd’hui est certainement la question du renouvellement de la vie politique.

Vous me direz tout changement de majorité est un renouvellement en soi ; c’est même le rôle de l’alternance, que d’insuffler régulièrement du sang neuf dans l’organisme politique.

Mais la question du renouvellement avec Dubedout n’était pas qu’une histoire de personne, elle était aussi et surtout une histoire de méthode. Avec Dubedout, Grenoble innovait avec le dépassement des étiquettes politiques et la volonté de faire, avec pour guide de conduite le pragmatisme. C’est là sans doute qu’il faut aussi aller chercher l’analogie…

Je retiens des débuts politiques de Dubedout de s’être investi sur un sujet éminemment concret qu’était celui de la gestion de l’eau à Grenoble et de répondre aux lacunes d’un appareil politique trop centré sur lui-même. Le renouvellement incarné par Dubedout était ainsi le signe d’une volonté de répondre aux besoins des citoyens, en impliquant le citoyen dans la décision et dans l’action publique.

L’anecdote de la gestion de l’eau n’est d’ailleurs pas sans me faire sourire en pensant que la première proposition de loi que j’ai portée à l’Assemblée nationale touchait justement à la gestion des réseaux d’eau et d’assainissement par les collectivités locales. Nous pourrions pousser le parallélisme jusqu’aux mouvement sociaux chez Neyrpic qui ont marqué les prémices de l’engagement de Dubedout et qui ponctuent, aujourd’hui encore l’actualité.

A vrai dire en guise de similitude on pourrait souligner aussi que les thématiques brulantes restent les mêmes : gestion des services publics, fiscalité locale, logement, transport, urbanisme, actractivité économique et industrielle, vivre ensemble, cadre de vie… On serait presque tenté de se demander si le renouvellement politique conduit véritablement au changement ou s’il n’est pas plutôt éternel recommencement…

Mais aujourd’hui se pose aussi de nouveaux défis à nos collectivités : la situation du marché de l’emploi n’est pas celle des années 1960, les défis environnementaux nous poussent à réinventer nos consommations, nos transports, notre habitat ; les enjeux de sécurité sont entrés également dans l’équation. Notre environnement urbain, de part notre héritage justement a profondément changé ; nos modes de vie également : la question des loisirs, exacerbés depuis, les questions de société ne sont bien sur plus de la même nature.

La question est ainsi : comment donc aujourd’hui le citoyen, l’élu mais aussi le fonctionnaire peuvent répondre à ces défis, à la fois intemporels et conjoncturels ?

C’est de cette articulation que j’aimerais vous entretenir un instant. De l’articulation entre le citoyen et l’élu, entre l’élu et le technicien, entre le citoyen et le fonctionnaire. Sans doute la méthode Dubedout pourra en inspirer aussi la réponse.

En tant que DGS d’une ville je souhaite insister un instant sur la relation entre élu et fonctionnaire.

Car c’est d’ailleurs l’un des sujets prioritaires dont je me suis saisi à l’Assemblée nationale

Je suis en effet membre de la délégation aux Collectivités locales et aussi rapporteure sur la fonction publique pour la commission des Lois. J’ai proposé également récemment la constitution d’un groupe de travail fonction publique dont j’ai été nommée coordinatrice.

Le premier point sur lequel je voudrais insister est ainsi le rôle des fonctionnaires.

Je n’ai eu cesse de répéter que le statut de fonctionnaire est indispensable à la continuité de l’Etat. L’administration est là bien sûr pour mettre en œuvre le projet décidé par les élus du peuple mais aussi pour les éclairer, les guider, leur apporter la technique et leur rappeler le cadre des possibles.

En cette année anniversaire des 70 ans de l’IEP on peut à ce titre garder en tête la motivation du général de Gaulle de constituer une classe de fonctionnaires compétente et éclairée pour œuvrer à la bonne gestion du pays

Si cette ambition ne doit pas conduire à l’entre-soi, elle souligne que la gestion d’un pays, d’une collectivité ne peut être laissé à l’amateurisme. Nos sociétés font face à des défis complexes qui nécessitent de prendre en compte la parole des experts. 

Mais il n’est cependant pas tout à fait question ici de l’avènement de la cité idéale de Platon où la gestion de la cité serait laissée à une seule caste de technocrates.

Car l’autre dimension fondamentale de l’élu est ainsi la relation aux citoyens, c’est-à-dire son ancrage dans le réel.

L’élu est censé être ce pont entre l’appareil politique et les considérations des concitoyens. Malheureusement on le sait les élus, d’autant s’ils le sont de métier, ont une fâcheuse tendance à se déconnecter eux aussi du réel. Ils ne sont pas un gage en soit du lien au citoyen, tout au moins dans la forme que l’on a connu pendant des années. Sur ce point la fin du cumul des mandats dans le temps qui sera proposé dans la réforme constitutionnelle à venir, répondra à cette nécessité d’ancrer le politique dans le réel.

Mais quel que soit le cadre institutionnel, il faut ainsi instaurer des mécanismes pour que les élus se fassent réellement les porte-voix de la population.

Et il semblerait que cette envie de participer des citoyens soit bien là, en dépit des scores croissant de l’abstention. Je suis convaincue qu’il existe un vivier de personnes qui souhaitent devenir acteurs. Je suis issue d’un mouvement qui en témoigne.

Les envies de participation citoyennes sont fortes et présentes. Elles signent peut être d’un coté la lassitude de certaines pratiques d’un ancien monde mais elle souligne surtout l’envie de faire.

Pour autant, et au risque de provoquer un peu, toute nouvelle élue que je suis, je ne pense pas que le renouvellement ne soit qu’une question de nouveaux visages. Je ne pense pas non plus que la bonne gestion citoyenne ne soit qu’une affaire de bonne volonté. Les collectivités doivent en effet répondre à des défis de plus en plus complexe et intriqués et leur gestion nécessite un niveau de connaissance et de technicité qui ne peut s’improviser.

Il ne peut donc être seulement question de redonner le pouvoir au peuple, il est question surtout de mettre en avant ses compétences, de valoriser les parcours, de pousser à un engagement éclairé.

Pas un engagement qui soit motivé par la seule revanche contre l’ordre établi. Je ne souhaite pas une revanche du citoyen en colère, qui conduirait à un dégagisme perpétuel.

C’est donc là le défi de l’élu de parvenir d’un coté à se faire le porte-parole des envies, voire des utopies constructives, mais aussi le garant du réel et des possibles.

Le défi de l’élu est ainsi de se placer en médiateur, en intermédiaire entre le cœur de l’action publique que représente le citoyen et l’organe de sa concrétisation qu’est la fonction publique.

N’est-ce pas là justement que la méthode Dubedout, devrait nous inspirer ? N’est il pas l’un des pionniers de la démocratie participative ET du pragmatisme politique?

Je me rappelle son débat, malheureusement non victorieux face à Carignon, où Dubedout se présente en champion du dialogue et de l’écoute des citoyens.

Dubedout était reconnu comme un homme de raison et non un homme d’appareil, un homme dont les arbitrages s’appuyaient non sur des lignes partisanes mais sur des considérations citoyennes et techniques.

N’est ce pas de cette méthode que Dubedout tenait son leadership d’« homme d’état local » (pour reprendre une expression chère à Pierre Frappat), cette méthode de rassemblement, de débat et de pragmatisme ? cette méthode d’écoute et de décision ?

Dubedout n’était-il pas finalement l’archétype du premier citoyen : proche des considérations du quotidien car citoyen lui-même mais citoyen engagé, éclairé et entouré. Entouré par une équipe et une administration efficace à qui l’on doit aussi la réussite de ses mandats.

Face à l’inconnu de l’avenir, nous avons nécessairement, besoin de la guidance du passé, de modèles, de héros peut être même, tout comme d’ailleurs Dubedout avait les siens en la personne de Mendes-France.

Dubedout a certainement la stature de ce modèle, en ce sens qu’il pourrait aisément incarner avec le recul l’idéal du citoyen engagé et informé, qui pourrait peut-être même constituer l’idée fondamentale de notre cité idéale.

 

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